10.06.2008
L'ART ET LE SACRE
Ne sachant comment réouvrir les commentaires sur mes notes précédentes, je poste ici le dernier commentaire d'Ikkyu, fort intéressant même si je ne l'approuve pas, à propos de ma note intitulée "CA EXISTE ENCORE...".
"En fait j'inclus la Renaissance dans cette chute, elle constitue la première déviation. Car il faut faire la différence entre art sacré et art profane à sujet religieux. L'art de la Renaissance était certes religieux mais il n'était plus sacré depuis quelque temps déjà. Sa forme est profane et le sujet religieux lui est en quelque sorte surajouté. Car l'art de la Renaissance c'est avant-tout une étude naturaliste du monde, puis dans un second temps, un théme religieux servant de pretexte et même d'alibi.
Tout art sacré véritable se fonde sur une science des formes, ou autrement dit, sur le symbolisme inhérent aux formes. Il est donc indiscociable de la géométrie et des doctrines traditionnelles qui l'accompagne. L'art sacré représente moins la nature, que des archétypes idéaux, c'est la représentation même des Idées platonniciennes. L'art sacré se place donc en amont du monde sensible, toute forme naturelle n'est qu'accident.
Dans le domaine de la peinture, vouloir recréer un monde en trois dimensions (support, qui lui, n'en compte que deux) c'est un non-sens.
D'un point de vue islamique, l'art consiste à façonner les objets (ou les matériaux) conformément à leur nature, qui, elle, contient virtuellement la beauté, parce qu'elle procède de Dieu ; on n'a qu'à dégager cette beauté, la rendre évidente. Selon cette conception, l'art n'est qu'une méthode d'ennoblir la matière. Il faut polir le "miroir" pour que se rèlève la Face de Dieu en toute chose. L'art islamique se conforme donc aux lois inhérentes à l'objet qu'il traite. De ce point vue, la meilleure façon de traiter une surface plane est de respecter ses deux dimensions, et de les mettre en valeur par un jeu d'arabesque ou de rosaces géométriques.
" Comme la rupture d'un barrage, la Renaissance produit une cascade de puissances créatives ; les différents degrés de cette cascade, ce sont les niveaux psychiques ; vers le bas, la cascade s'élargit et perd en même temps d'unité et de vigeur. " (Titus Burckhardt)
Chaque rupture occasionnée par " l'avant-garde " marque la chute d'un degré de cette cascade, et on descend d'un niveau psychique. Cette rupture libère une énergie potentielle (c'est une loi physique qui correspond aussi à une réalité psychique) qui va alimenter pendant un certain temps un mouvement artistique puis va s'essouffler jusqu'à une nouvelle rupture. C'est véritablement un phénomène de dépression ; qui nous mêne jusqu'à la folie, ce qu'est le surréalisme, qui emprunte au passage à la psychanalyse tout un langage, un nouveau symbolisme naît, mais un symbolisme qui parodie ce que pouvait être les symboles traditionnels. L'art moderne est une subversion de l'art sacré !
" Natura non facit saltus, mais l'esprit humain, lui, "fait des sauts " ; entre la civilisation médiévale, centrée sur les Mystères divins, et celle de la Renaissance, centrée sur l'homme idéal, il y a une césure profonde, malgré la continuité historique. Au XIXème siècle, une autre césure se produira, peut-être encore plus radicale : jusque là, l'homme et le monde qui l'entourait formaient encore, du moins pratiquemment et dans le domaine de l'art qui nous intéresse ici, un ensemble organique ; des découvertes scientifiques, il est vrai, reculaient sans cesse l'horizon de ce monde, mais les formes courantes de la vie restaient "à la mesure de l'homme", c'est à dire à la mesure de ses besoins psychiques et physiques immédiats. Or, ceci était une condition foncière de l'art, qui résulte d'un accord spontané entre l'esprit et la main. Avec la civilisation industrielle, cette unité organique se brise ; l'homme se trouve en face, non pas de la nature maternelle, mais de la matière morte, d'une matière usurpant, sous la forme de mécanismes toujours plus autonomes, les lois même de la pensée. Ainsi l'homme, qui s'était détourné de la réalité immuable de l'esprit, de la "raison" au sens antique et médiéval de ce terme, voit se dresser contre lui sa propre création comme une "raison" extérieure, hostile, celle-ci, à tout ce l'âme et la nature ont de généreux, de noble et de sacré. Et l'homme s'est soumis à cette situation avec toute sa nouvelle science de l'"économie", moyennant laquelle il espère en rester le maître, il ne fait que confirmer et achever sa dépendance à l'égard de la machine. Celle-ci est comme la caricature de l'acte créateur, par lequel un archétype supra-formel se reflète en de multiples formes analogues mais jamais égales : la machine produit une indéfinité de copies strictement uniformes. De ce fait, l'art est arraché à sa terre nourricière ; il n'est plus le complément spontané du travail artisanal ni l'expression naturelle d'une vie sociale, mais il est refoulé sur un terrain purement subjectif. Quant à l'artiste, il n'est même plus, comme à l'époque de la Renaissance, une sorte de philosophe ou de démiurge : il n'est qu'un chercheur solitaire sans principe et sans but, à moins d'être le médium ou le bouffon de son public. "
Titus Burckhardt, "Principes et Méthodes de l'art sacré", chap. 8.
Excusez-moi pour la longueur du texte, mais ce chapitre est fondamental si l'on veut comprendre l'histoire de l'art occidental. Je renvois souvent à cet auteur pour tout ce qui touche au domaine artistique. Vous remarquerez, à l'occasion, que je peux citer d'autres auteurs que René Guénon !"
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26.05.2008
VACANCES
Je serai absent jusqu’au 09/06/08.
Pour éviter qu’un certain Milice vienne ici faire ses besoins - même si c’est toujours très drôle - sans que je ne puisse nettoyer, les commentaires seront fermés jusqu’à cette date.
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23.05.2008
MERE TERESA, UNE SAINTE MEDIATIQUE
« LES saints, écrivait George Orwell en1949, devraient toujours être jugés coupables, jusqu’à ce qu’on ait prouvé leur innocence. » La carrière de Mère Teresa suggère l’inverse. Alors que la plupart des personnalités publiques voient leur réputation jugée à la lumière de leurs actes, Mère Teresa, elle, voit ses actions évaluées à l’aune de sa réputation. Une réputation de sainte, généreuse, dévouée à la cause des pauvres et des damnés. Deux exemples récents. En novembre 1995, la population irlandaise dut décider, par référendum, d’abroger l’interdiction du divorce. L’Irlande était le seul Etat européen à maintenir cette interdiction . Or le pays négociait alors avec les protestants d’Ulster, lesquels redoutaient qu’un accord avec Dublin ne débouche sur un plus grand contrôle de leurs vies par le clergé catholique. En partie pour les rassurer, la plupart des partis irlandais appelèrent à voter « oui » au référendum. Le scrutin promettait d’être très serré (en définitive, le « oui » l’emporta par 50,3 % des suffrages). Mère Teresa, qui n’est pas irlandaise, appela à voter « non ». Quelques mois plus tard, elle accordait un entretien à un magazine américain, Ladies Home Journal (1), lu par des millions de femmes au foyer. Interrogée sur son amitié pour Lady Diana, princesse de Galles, et sur le divorce imminent dans la famille royale britannique, Mère Teresa n’hésita pas à expliquer, parlant du mariage : « C’est bien que ce soit fini. Personne n’était vraiment heureux. » On le voit, avec Mère Teresa, les pauvresses ont droit à des sermons sur la morale et sur l’obéissance, les princesses bénéficient de tous les pardons et de toutes les indulgences. Aucun journal ne releva ces déclarations contradictoires. Le faire eût terni l’image flatteuse de la « sainte médiatique ». Pourtant, le contraste entre théorie et pratique en dit long sur Mère Teresa. Voici quelques autres faits, complaisamment passés sous silence. En 1981, Mère Teresa se rendit à Haïti pour y accepter la Légion d’honneur, la plus haute distinction du pays. Elle la reçut des mains de la famille Duvalier, qu’elle remercia par un discours enthousiaste, expliquant que le dictateur Jean-Claude Duvalier - « Bébé Doc » - et sa femme Michèle non seulement « aimaient les pauvres », mais étaient « adorés d’eux »... Quelques années plus tard, en 1990, Mère Teresa se rendit en Albanie, pays dont ses parents étaient originaires (elle est née à Skopje, capitale de la Macédoine). Elle n’eut aucun scrupule à déposer une couronne de fleurs sur la tombe de l’ancien dirigeant stalinien, Enver Hodja, fondateur de l’un des régimes les plus répressifs des Balkans. Elle en déposa même une autre, à Tirana, au pied d’un monument « à la gloire de la Grande Albanie », qui comprend, aussi, le Kosovo (région de Serbie), l’Epire du Sud (situé au nord de la Grèce) et la zone ouest de la Macédoine (Etat indépendant). De nombreux Albanais se déclarèrent choqués de la voir s’afficher aux côtés de la veuve de l’ancien dictateur et ne rien dire sur les violations des droits de l’homme. En 1992, Mère Teresa intervint lors du procès de M. Charles Keating, l’un des plus grands fraudeurs de l’histoire financière des Etats-Unis. Son escroquerie aux caisses d’épargne lui avait permis de mettre la main sur 252 millions de dollars, volés principalement à de petits épargnants. M. Keating, qui avait auparavant mené campagne contre la pornographie, avait offert à Mère Teresa 1 250 000 dollars ainsi que l’usage de son avion privé. En échange de quoi, la « sainte médiatique » n’avait pas hésité à user de son prestige pour aider M. Keating. A tel point que lorsque Mère Teresa envoya une lettre réclamant la clémence du tribunal pour un homme qui « a beaucoup fait pour aider les pauvres », l’un des procureurs répondit en lui demandant de restituer l’argent qui lui avait été versé (et qui provenait du vol). Toujours trop innocente pour pouvoir détecter la malhonnêteté des autres, elle refusa. « Multinationale missionnaire » S’IL est évident que Mère Teresa a du temps à consacrer aux riches et aux puissants, qu’en est-il de son souci proclamé pour les pauvres et pour les faibles ? Le bilan n’est pas aussi clair qu’on l’imagine. Des médecins britanniques et américains ont, par exemple, relevé le niveau très aléatoire des pratiques médicales dans les petites cliniques de Calcutta de Mère Teresa : pas d’antalgiques, des seringues lavées à l’eau froide, un régime alimentaire redoutable pour les patients et une attitude très fataliste à l’égard de la mort. Cela ne s’explique pas par le manque d’argent. Les comptes de son ordre religieux (catholique), les Missionnaires de la charité, ne sont pas publics, mais chacun sait que d’énormes sommes ont été recueillies, qui suffiraient largement à assurer le fonctionnement d’une clinique convenable de Calcutta. En revanche, Mère Teresa a évoqué sa fierté d’avoir ouvert 500 couvents dans 101 pays, « sans compter l’Inde ». L’argent offert par les donateurs pour soulager la souffrance des pauvres aurait-il alors été utilisé par la « multinationale missionnaire » pour faire du prosélytisme religieux ? Et en faveur de quelle théologie ? Mère Teresa défend une version très intense et très simplifiée du fondamentalisme chrétien. Adoptant une approche traditionnelle du stoïcisme et de la résignation, elle assimile la souffrance des pauvres à un don de Dieu. Sur les murs de la morgue dont elle s’occupe à Calcutta, on peut d’ailleurs lire l’inscription : « Aujourd’hui, je vais au Ciel. » Assez logiquement, Mère Teresa critique avec fermeté tout projet politique qui lutte contre l’injustice et les inégalités, et a exprimé sa sympathie à l’égard des catholiques conservateurs d’Amérique latine et d’Europe. Non seulement elle condamne fermement l’usage de contraceptifs, mais elle a proclamé qu’elle n’accepterait jamais de « confier un enfant à un parent adoptif ayant auparavant consenti à un avortement ». D’ailleurs, dans le discours qu’elle a prononcé en 1979, au moment de recevoir le prix Nobel, elle a présenté l’interruption volontaire de grossesse comme le « principal danger menaçant la paix mondiale »... On ne sera donc pas surpris d’apprendre que Mère Teresa n’a cessé, au sein de l’Eglise, de prendre le parti du pape Jean Paul II contre la « théologie de la libération » et autres « hérésies progressistes ». Elle a d’ailleurs expliqué : « Il y a quelque chose de très beau à voir les pauvres accepter leur sort, le subir comme la passion du Christ. Le monde gagne beaucoup à leur souffrance. » Et puisque les pauvres seront toujours parmi nous, pourquoi en effet ne pas les utiliser pour illustrer des contes moraux ? Mais comment comprendre qu’une femme aux opinions presque médiévales soit également admirée par le monde des laïcs et par la communauté des dévots ? L’une des explications est que de nombreux Occidentaux, pleins de mauvaise conscience à l’égard de la misère du tiers- monde, sont trop heureux de déléguer le devoir de charité à quelqu’un d’autre. Et, ayant consenti à cette délégation-abandon, ils ne souhaitent pas examiner de trop près les motifs et les actes de ce représentant ambulant de leur conscience soulagée. Contre l’avortement et la contraception MÈRE TERESA peut donc asséner avec tranquillité - comme elle l’a fait plus d’une fois - qu’ « il n’y aura jamais trop de bébés parce qu’il n’y a jamais trop de fleurs ou d’étoiles », sans pour autant que les partisans de la planification familiale s’en offusquent. En septembre 1996, le Congrès américain lui a accordé le titre de « citoyen honoraire », une distinction que seuls avaient obtenue avant elle William Penn et son épouse (fondateurs de l’Etat de Pennsylvanie), Winston Churchill et Raoul Wallenberg. Au cours d’une saison électorale pourtant dominée par la question de l’avortement et par la mise en cause du pouvoir (au demeurant très exagéré) de la droite religieuse, le vote du Congrès fut unanime. En janvier 1980, à Calcutta, Mère Teresa nous fit visiter le petit orphelinat qu’elle venait d’ouvrir. Même si cet établissement ne réduisait pas de manière radicale l’immensité des problèmes de la ville, le projet était attachant. Alors que la visite de l’orphelinat s’achevait, elle agita soudain le bras et m’expliqua : « Vous voyez, c’est comme ça qu’au Bengale nous luttons contre l’avortement et la contraception. » L’aveu avait le mérite de la franchise : l’objet de l’activité de Mère Teresa, qui n’a jamais cherché à dissimuler son soutien à une idéologie dogmatique, tient en effet davantage du fondamentalisme conservateur que de préoccupations humanitaires. Mère Teresa a toujours fait preuve d’ostentation dans le choix de ses protecteurs, à la fois riches, autoritaires et sans scrupules. Certains de ses défenseurs rappellent que Jésus lui- même était mal entouré. Métaphore pour métaphore, on peut aussi affirmer que le soutien qu’une opinion publique sceptique et matérialiste continue, en dépit de tout, d’accorder à Mère Teresa est, en soi, une sorte de... petit miracle.
(1) Ladies Home Journal, New York, avril 1996
Christopher Hitchens, Le Monde diplomatique, novembre 1996
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